Chapitre 1

L’explosion

 

Ce samedi 16 novembre 2002, le temps est gris sur la Gâtine[1].Ma journée se déroule normalement. Je suis sous-officier responsable de la logistique de la compagnie de gendarmerie de Parthenay et chauffeur du commandant de la Compagnie. Une semaine sur quatre, je suis de permanence d’intervention avec l’officier de garde. Cette astreinte me contraint, à partir de 19 h, à être son chauffeur pour tous ses déplacements. Nous pouvons être appelés pour des accidents, des suicides, les missions sont très variées. L’officier ne circule en principe jamais seul la nuit.  Mon téléphone sonne. Il est 21 h. Un collègue me demande de rejoindre immédiatement le lieutenant pour une intervention à Vasles. Il donne peu de détails. On sait seulement qu’un homme fou furieux veut tuer les parents de sa compagne et que celle-ci a réussi à s’enfuir par la fenêtre, à traverser la rue et à nous alerter. Je me précipite à la gendarmerie. Au moment de prendre une arme, ce qui est réglementairement obligatoire, je m’aperçois qu’il n’y en a pas pour moi dans l’armoire forte. Un comble pour le responsable de la logistique.

Quelques mois auparavant, il y avait eu un problème avec nos armes de service. Elles avaient été retirées et remplacées par deux pistolets plus anciens. Deux pour six militaires. En ma qualité de sous-officier chargé « de l’armement, de l’hygiène, de la sécurité et des conditions de travail », j’avais beaucoup insisté pour que ces armes à feu soient exclusivement utilisées par les deux militaires de permanence. J’avais demandé qu’elles ne sortent pas. Le capitaine était néanmoins parti avec l’un des pistolets. Il était en permission. Le lieutenant, naturellement, s’était attribué la dernière arme.

Il pleut. Nous nous précipitons tous les deux dans le véhicule. Nous savons que deux unités sont déjà arrivées sur place : deux gendarmes de la brigade de Mazières en Gâtine et trois gendarmes du PSIG [2] de Parthenay. Je roule très vite pour les rejoindre au plus tôt. Ils viennent de nous avertir que « cela se passe très mal ». La radio nous transmet sans cesse des informations alarmantes. Nous apprenons que les volets sont maintenant fermés. L’homme déséquilibré ne répond pas aux injonctions. Dans la voiture, le lieutenant me dit de rouler moins vite, car cela « tourne au vinaigre ». En roulant moins vite, il espère qu’un autre militaire sera arrivé avant lui pour le décharger de toute responsabilité. Le premier gradé officier de police judiciaire arrivé sur les lieux deviendra de droit le directeur de l’enquête. À plusieurs reprises il appelle par radio l’adjudant de Mazières en Gâtine pour que celui-ci se rende immédiatement à Vasles. C’est un ordre. Il pleut toujours. J’accélère autant que je peux dans ces virages en lacets. Nous arrivons dans le centre du village. Avant l’adjudant de Mazières en Gâtine. Un camion de pompiers est déjà arrivé. Une citerne. Pourquoi ? Je comprends vite que l’individu a mis le feu à la maison. Celle-ci est à une dizaine de mètres de la rue. C’est une grande maison bourgeoise de trois étages. Elle est entourée d’un muret, d’une grille en fer forgé et d’une haie de lauriers. Les têtes de beaux arbres pointent au-dessus de la clôture. Par radio, les collègues nous ont informés que le gars a été vu en train de rouler des bidons de gasoil dans la cour. Ils craignent le pire. Il a probablement répandu du carburant partout. Compte tenu des risques potentiels, je suis surpris qu’aucune ambulance ne soit présente. J’aperçois le véhicule de la brigade de Mazières en Gâtine. Un gendarme est près de la portière, il protège une femme. Sans doute la compagne du forcené, qui a donné l’alerte. Je vois également le véhicule du PSIG. De la fumée traverse les ardoises. L’incendie gagne du terrain. À peine quelques secondes après notre arrivée, une fusillade éclate dans la cour. Je ne vois rien. Je me précipite et actionne instinctivement la fermeture centralisée. Sans penser que ce geste irréfléchi va empêcher le lieutenant d’accéder à la radio pour appeler des secours supplémentaires ou… se protéger. Je suis un ancien militaire « commando parachutiste ». Je ne réfléchis pas, je fonce au-devant de mes collègues, sans oublier que je n’ai pas d’arme pour me défendre, uniquement mes mains. En courant, je me retourne et je vois « mon » officier se réfugier derrière les véhicules. Hormis celui qui assure la protection de la femme, je ne vois toujours pas les autres gendarmes. J’arrive au portail, les premières flammes apparaissent par la porte vitrée. Je croise une gendarme adjointe[3] Christine. Elle sort en courant, elle pleure, elle hurle :

— Une ambulance, il faut une ambulance !

Il fait nuit et il pleut toujours. À la lumière du lampadaire, je vois Christine, les yeux pleins de larmes, un visage ravagé que je n’oublierai jamais. J’attrape cette gamine par les épaules et je lui crie à mon tour :

— C’est où, c’est où ?

Elle fait un signe en direction de la cour et sort dans la rue en criant. Je me rue à l’intérieur de la propriété. Sur ma gauche, malgré l’obscurité, j’aperçois des silhouettes pointant des armes sur une personne au sol. Ce sont mes collègues, dans un état d’excitation invraisemblable. Sont-ils devenus fous ? Que peut-on éprouver après avoir tiré sur quelqu’un ? La forme au sol est accroupie. Elle essaie de se relever. Quelqu’un vocifère :

— Bouge pas, t’as compris, bouge pas !

J’arrive à leur hauteur. Je reconnais mon collègue Francis du PSIG, révolver au poing. Je l’écarte brusquement et je saute sur le forcené. Je ne veux pas que la fusillade reprenne. Je vois trois gendarmes surexcités et je comprends instantanément que le gars est susceptible de recevoir une balle dans le dos et qu’il faudra s’expliquer. Cette situation est intolérable. À trois, n’y avait-il pas d’autre solution pour maitriser cet individu ? Pourquoi cette fusillade ?

— Arrêtez, arrêtez !

Je relève les yeux et je vois Francis, un visage qui me marquera à vie, tremblant comme une feuille, les yeux exorbités. Ce qui me frappe surtout c’est ce tremblement, il tremble, il tremble…

— Arrête Francis, arrête, ça suffit !

Je suis couché sur un gars dont je ne sais toujours pas s’il est armé et je vois le canon du revolver de mon collègue qui me braque à moins de deux mètres.

— Arrête Francis, arrête !

— Bouge pas, bouge pas !… Bouge pas, bouge pas !

— Ouais, t’as… t’as compris ? Tu… tu bouges pas p’tit con…

Le deuxième gendarme est totalement ivre mort. Quant au troisième, c’est un jeune gendarme adjoint inexpérimenté.

— Bouge pas, bouge pas !

 Il faut absolument que cela s’arrête. Ils vont vraiment se retrouver aux Assises s’ils continuent.

— Arrêtez, arrêtez, ça suffit !

Brusquement, Francis range son pistolet à l’étui, le collègue ivre et le gendarme adjoint également. Ils se retournent et s’en vont. Je ne leur en veux pas de m’abandonner ainsi, dans l’état où ils sont ils n’ont plus leur place ici. Ils sortent de la cour. À partir de cet instant, et pendant un temps qui m’a paru infini, je vais rester absolument seul avec cet individu complètement fou. Je suis toujours couché sur lui, sans savoir s’il est armé. C’est un homme corpulent, un quinquagénaire, d’une force invraisemblable. Il n’est pas ivre, il ne sent pas l’alcool. Je vois qu’il n’a qu’une idée, dégager ce qu’il cache sous son corps. Il essaie de se relever, de ramper et de sortir. Pendant les premières minutes, qui me paraissent une éternité, je ne pense pas pouvoir le maitriser. Il me donne des coups de pieds, des coups de poing. Il fait nuit, il pleut toujours. Je suis seul. Au bout d’un moment, il commence à faiblir. Il saigne de partout, il perd des forces. Je sens que je prends le dessus. En un seul élan, je le retourne et le mets sur le dos.

Mes yeux se sont habitués à l’obscurité, et la maison embrasée éclaire la scène. Je vois une grande lame. Il cachait sous lui un couteau de cuisine. Je lui arrache l’objet et je le jette à quelques mètres, par précaution. Fébrilement, je passe la main sur l’herbe trempée. Je ne trouve pas d’arme à feu. Je maitrise enfin le dénommé Rigollet. Il ne me répond plus. Je mets le « présumé coupable » en position latérale de sécurité. L’incendie s’intensifie.

Je sais qu’il a séquestré ses beaux-parents et je suis très inquiet pour eux. Je lui donne des petites gifles pour le réveiller. Il a du mal à respirer. Pendant ce cauchemar qui n’en finit pas, je ne cesse de lui demander :

— Dites-moi ce qui s’est passé. Y a-t-il quelqu’un à l’intérieur ?

Une voix presque inaudible me répond :

— Non, non je te dirai rien, laisse-moi crever, t’es qu’un con. Laisse-moi crever, je te dirai rien !

Je continue à le maintenir. Je lui pose au moins dix fois la même question. Il me répond, la voix fuyante :

— Je te dirai rien. Laisse-moi crever.

Je vois qu’il perd de plus en plus de forces. Je l’entends me dire :

— De toute façon c’est pas grave ça finira comme pour le gendarme de Vivonne.

Je n’ai jamais compris cette phrase. On ne me donnera jamais l’explication. Un gendarme arrive enfin à ma hauteur.

— Le lieutenant m’envoie pour prendre les clés de la voiture. Tu l’as refermée. Il ne peut pas rentrer dedans.

Je n’en crois pas mes oreilles. C’est pour me demander les clés du véhicule d’intervention de l’officier que l’on m’envoie un collègue. Le lieutenant n’a sans doute rien d’autre à faire que de se mettre à l’intérieur d’une bagnole ! C’est à cet instant que je découvre que ce gendarme qui me parle, qui était au cœur de la fusillade quelques instants plus tôt, est complètement saoul. Titubant, il ne tient pas debout. Comment un officier peut-il envoyer sur les lieux du drame un gendarme dans un tel état ? Tout seul, qui plus est. Quoi qu’il en soit, je lui donne les clés. Et je lui dis :

— Emmène le couteau !

Je lui montre, quelques mètres plus loin, l’emplacement où je l’ai jeté. Le gendarme va le chercher. Tellement imbibé, il le prend et vient le planter dans l’herbe à un mètre du visage du forcené. Pourquoi fait-il cela ? Mystère de l’alcool… Rigollet, que j’essaie toujours péniblement de maintenir, devient encore plus cinglé. Je sens ses forces décupler, comme si ce couteau que nous regardons tous les deux effaçait d’un coup les six impacts que son corps de colosse veut oublier. L’arme blanche brille sous la pluie. Comme une étrange provocation qui semble lui dire : si t’as encore de la force, viens me chercher. Le collègue se retourne et s’en va. Son alcoolisme est connu de tous, mais la hiérarchie a toujours fermé les yeux, n’hésitant pourtant pas à l’envoyer sur des interventions. De nouveau seul avec l’énergumène que j’essaie de retenir, je pense aux autres gendarmes. Je suis sûr que les renforts sont là. Pourquoi ne viennent-ils pas m’aider ? La peur de l’incendie ? Les ordres ? Suis-je sacrifié ? Pour quel motif ? Je me sens tellement abandonné… Tout à coup, l’excité se relâche. Il s’épuise, il va de nouveau perdre connaissance.

— Vous voyez bien que c’est fini maintenant. Dites-moi si quelqu’un est à l’intérieur de la maison…

La voix chancelante, il me répond :

— Je te dirai rien. T’es qu’un con. Laisse-moi crever.

Il perd connaissance. Je palpe sa carotide. Je sens son pouls. Désormais, l’incendie fait rage à tous les étages. C’est à ce moment-là que la maison explosa.

Et ma vie aussi…



[1]Région de Parthenay (Deux-Sèvres)

 

[2] Le PSIG (Peloton de Surveillance et d’Intervention de la Gendarmerie) est une équipe « volante » qui intervient en renfort de n’importe quelle brigade sur l’arrondissement de Parthenay. (cf. annexe Organigramme de la gendarmerie)

[3] Ce sont les « emploi-jeunes » de la gendarmerie. Ils sont sous contrat d’un an renouvelable quatre fois. Au bout de cinq ans, ils retournent dans le civil s’ils n’ont pas satisfait aux tests pour entrer à l’école de la gendarmerie.